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Observations sur les technologies agricoles

L’Atelier paysan est initialement une coopérative de construction de matériel agricole par innovation ascendante qui forme les paysan·nes au travail du métal et à la lecture des plans permettant de fabriquer ses machines. Les technologies sont « appropriées » à double titre : elles répondent aux besoins des personnes, qui savent comment elles sont conçues et qui en ont donc une maîtrise, une appropriation technique complète. Mais cette alternative ne suffit pas pour changer le paysage agricole, c’est la raison pour laquelle la coopérative a investi d’autres champs d’action : Polma, un programme de recherche participative sur la machine agricole, puis la rédaction collective de deux ouvrages, Reprendre la terre aux machines, un essai publié au Seuil en 2021, et un rapport qui en déplie les analyses, Observations sur les technologies agricoles. Thomas Borrell, chargé de mission scientifique de l’Atelier paysan et coordinateur de ce second ouvrage, a présenté cette démarche lors de notre cycle de rencontres le 12 septembre 2022.

Comment documenter la trajectoire machinique de l’agriculture française ?

La saignée du nombre de paysan·nes depuis des décennies est un fait bien connu mais que l’Atelier paysan met ici en lumière en allant chercher et en reconstituant de longues séries de chiffres, des années 1860 jusqu’aux recensements effectués par le ministère tous les dix ans. La série la plus connue qui est exploitée dans le rapport est le RICA (Réseau d’informations comptables agricoles), qui compile chaque année des données techniques et économiques sur un échantillon de 7 000 fermes, entre deux recensements agricoles. Ces données offrent un tableau précis de l’évolution de l’agriculture française de 1988 jusqu’en 2018. En comptant exploitant·es et salarié·es, le nombre d’hectares travaillé par humain (équivalent temps plein) est passé de 25 à 45 ha [1] sur cette période, grâce au matériel. Mais il y a très peu d’informations sur l’évolution du parc machinique. La puissance publique a renoncé à collecter des données sur ce sujet, comme c’était le cas au début de la machine. Cette question est désormais déléguée de fait au secteur privé, le seul à avoir des données précises dessus. Les sources sont donc indirectes et variées, par exemple des publications scientifiques des années 1970 aux années 2000 citant des données officielles aujourd’hui indisponibles. En mettant bout à bout différentes séries, il est possible d’obtenir une tendance de long terme. C’est ainsi que l’on observe que le nombre de tracteurs augmente jusque dans les années 1980 puis stagne alors, peut-être car il n’y a plus assez d’humains pour les conduire. Mais la puissance cumulée continue d’augmenter, de 1 GW en 1946 à 71 GW en 2005, ce qui serait l’équivalent du parc nucléaire français si tous les tracteurs tournaient en même temps. La puissance par actif agricole explose.

L’augmentation du coût machine et ses conséquences

Calculé à partir des données du RICA, le « coût machine » est constitué de la dotation aux investissements, l’entretien et la réparation, les carburants et lubrifiants, les travaux par tiers (CUMA, entrepreneurs de travaux agricoles). Ce coût passe de 15 K€ en 1988 à 35 K€ en 2018 (en euros constants 2018) par travailleur/se agricole, pendant que le coût du travail reste globalement stable. Le coût machine (avant subventions) par unité de main d’œuvre a été multiplié par 2,5. Le coût du bâtiment est ce qui augmente le plus, presque par trois.
Qu’en est-il du coût par surface ? Ce coût aurait dû baisser régulièrement, rendant compte d’économies d’échelle, et le revenu paysan croître. Or, depuis 1995 le coût par unité de surface a augmenté (+ 30 %) et le revenu courant avant impôts par hectare a diminué (- 35 %). Les machines ont donc coûté de plus en plus cher et n’ont pas produit, au global, d’économie d’échelle, faisant plonger le revenu par hectare. La valeur ajoutée a échappé aux paysan·nes, au profit notamment des constructeurs de machines.
Une autre conséquence est la fin de l’autonomie énergétique, qui a baissé pendant que l’efficacité de la traction augmentait. En passant de la traction animale à la motorisation, l’agriculture recourt à des énergies fossiles plutôt que sur la photosynthèse à la base de l’alimentation des animaux de trait. Les deux courbes se croisent entre 1940 et 1970. L’énergie est désormais importée dans les fermes (comme elle est importée en France). Les postes les plus importants étaient autrefois l’alimentation des humains et des animaux de trait. Aujourd’hui les engrais de synthèse et le carburant les remplacent : on est passé d’une énergie renouvelable à une énergie fossile et finie.

La fin organisée des paysan·nes

Le rapport revient dans l’une de ses parties sur l’histoire des politiques publiques : plan Monnet (Premier plan quinquennal), plan Marshall, nouveaux plans qui se succèdent (France Relance, grand plan d’investissement, etc.). La réduction du nombre de paysan·nes, qui était assumée du temps du plan Mansholt (1968), n’est plus évoquée aujourd’hui bien que la logique reste la même. Au contraire, il est question d’une mécanisation qui rend le métier attractif et encourage l’installation, à rebours de ces observations sur le revenu agricole. Pendant que la rémunération (production moins charges) s’est amenuisée, le volume de dettes a depuis 1988 doublé par paysan·ne, chacun·e étant désormais propriétaire d’un « portefeuille de dettes ».

Quelles suites ?

L’Atelier paysan pourrait poursuivre ce travail d’exploitation du RICA en affinant par filière ou par zone géographique, mais compte dans un premier temps s’intéresser au triple lien entre pesticides et technologies agricoles. Les pesticides sont des technologies qui se sont imposées au détriment d’autres savoir-faire techniques ; le développement machinique et de la chimie de synthèse sont allés de pair ; et aujourd’hui, ironiquement, l’agriculture robotique-numérique-génétique se justifie en proposant d’atténuer l’usage des pesticides. Il faut produire ces connaissances mais aussi les faire connaître et le Pôle InPact pourrait contribuer à leur diffusion auprès des publics agricoles et non-agricoles, pour lutter contre des fausses évidences présentes tant au niveau académique que politique.


[1Le RICA ne prend en compte que le travail rémunéré. Le recensement, lui, compte le travail bénévole qui peut être effectué par des retraité·es. Même les séries contemporaines sont parfois difficiles à harmoniser.